Bonjour à toustes !
Premier post de l’année, qui est aussi mon dernier post d’interview aux Utopiales ! Après, promis, je reprends les avis lectures ! (et quelques posts sur le défi des mordus, également 😉
J’en profite donc vous vous souhaiter une excellente année à toustes !
Mais ne tergiversons pas, je vous propose d’enchaîner directement sur l’interview d’Anouck, avec qui nous avons parlé d’illustration, d’arts plastiques, mais aussi, évidemment, de ses deux romans La Cité Diaphane et Aatea.
On a pu également aborder les liens entre les deux domaines (l’art plastique, l’illustration d’un côté, l’écriture de l’autre), des inspirations de la Cité Diaphane et d’Aatea, et peut être aussi, de poterie.
Enfin bref, je spoile.
Bonne lecture/écoute à toustes !
(note: je n’ai absolument rien coupé au montage. Parce qu’en fait ca m’fait rire 😈)

Bonjour Anouck, et merci pour cette interview.
Bonjour Vincent, merci de me recevoir.
Anouck, tu es à la fois illustratrice et aussi autrice de l’imaginaire, notamment avec Argyll, où tu signes les couvertures de leurs nouvelles collection de Novella, RéciFs.
Je voudrais déjà aborder ce travail d’illustration: Comment vous en êtes arrivée à bosser ensemble, avec Argyll ? Comment avez-vous construit l’identité visuelle de toute la série ?
Argyll est l’éditeur de mes deux romans, la Cité Diaphane et Aatea. Au moment où on a décidé de travailler ensemble sur RéciFs, ils venaient tout juste d’accepter le manuscrit de la Cité Diaphane. Le livre n’était pas encore sorti, mais dès les Imaginales, on a commencé à assez vite à discuter de leur projet de collection.
J’adore les novellas. Je trouve que c’est vraiment un moyen d’expression extrêmement intéressant en littérature, parce que c’est un format relativement court, ce qui permet de faire des expérimentations littéraires intéressantes, mais en même temps assez long pour développer ces univers, ces regards.
Mais je trouvais qu’il manquait de novellas de fantasy, d’horreur, de fantastique: En France, on produit surtout de la novella de science-fiction. Et donc quand ils m’ont proposé de participer à ce projet, j’ai été tout de suite hyper emballée.
Tout l’enjeu, ça a été de construire une identité visuelle où chaque titre soit reconnaissable individuellement, mais qu’on sache tous immédiatement que c’est un RéciFs.
Il a fallu construire simultanément une unité, une harmonie d’ensemble, tout en conservant suffisamment de différences entre chaque ouvrage, notamment au travers de leurs couleurs. Et la couleur, pour moi, ça a été un défi, parce que je suis avant tout dessinatrice. A l’origine, je travaillais beaucoup en noir et blanc.Ici, la couleur est importante pour le démarquage de chacun des titres.
J’ai commencé à travailler sur des compositions qui utilisent beaucoup les diagonales pour créer du mouvement et de la dynamique. Et quelque chose qui est assez emblématique de mon travail: une fusion entre différents éléments, un travail de texture, de symbolique, des éléments constituants d’un texte.
Argyll m’a laissé une grande liberté de création: j’ai pu faire mes propres propositions. Quelque chose dans lequel je me sentirais à l’aise, durablement, sur tous les univers. Et comme assez vite, on a trouvé quelque chose qui semblait tout nous correspondre, c’est devenu l’identité visuelle des RéciFs.
j’imagine que cette identité visuelle, c’est à la fois un cadre, une contrainte, et une base pour ta créativité ? Comment as-tu allié à la fois ce cadre et cette liberté de créer ?
Parce que tu ne connais évidemment pas tous les RéciFs qui vont être publiés ?
Je les connais bien en amont, parce que je les lis très en amont pour faire les couvertures. Mais oui, au début, c’était un cadre et une contrainte.
Finalement, c’est devenu assez vite un endroit dans lequel je me sens assez confortable: Je sais que quand je dois illustrer un RéciFs, ça va être avec ce type de composition, avec son fond clair avec lequel il faut composer, avec le titre à gauche, plus ou moins bas sur la couverture. Ça me permet d’orienter le champ des possibles !
J’ai fait, je pense, déjà 12 couvertures de RéciFs, même si toutes n’ont pas encore été dévoilées. C’est devenu un espace dans lequel je me sens très confortable.
C’est un peu comme re-rentrer dans des chaussons dans lesquels on est habitué. C’est vraiment devenu mon espace d’univers, finalement.
Ça te donne un terrain sympa où retourner de temps en temps…
Oui, c’est ça. Dès le départ, on a fait le choix de partir sur une ligne avec laquelle je me sentais à l’aise, où il y avait forcément, comme je disais, un degré de contrainte et de défi, au niveau des couleurs, notamment.
Tout en gardant des choses qui m’étaient familières pour moi et dans lesquelles je me sentais à l’aise et capable d’explorer aussi bien du space-opera que de la fantasy, que de l’horreur, que de l’anticipation ou du post-apo.
De quoi adresser un large panel, tout en se concentrant sur chacune des novellas, et leurs couvertures qui sont magnifiques.
Merci beaucoup !
En plus d’être illustratrice, tu es aussi l’autrice de deux super romans, eux-mêmes parus chez Argyll, La Cité Diaphane et plus récemment Aatea, début 2025.
Ce qui m’a fasciné sur ces deux romans, ce sont ces univers complexes, ces ambiances particulières. Par exemple, je pense à la Cité Diaphane ou tu t’aventures dans des terrains très organiques, presque horrifiques. Je pense aussi aux strates dans l’univers d’Aatea.
Comment tu fais pour imaginer des univers aussi originaux ?
C’est un peu le mystère de la création !
Souvent, quand je commence à écrire un roman, j’ai déjà une idée de son atmosphère.
Pour La Cité Diaphane, c’était une période où j’étais vraiment fascinée par les jeux vidéos Dark Souls, notamment Dark Souls 3.
C’est une influence évidente dans le récit, avec ce côté à la fois sombre, ce côté onirique, ce savoir sur l’univers que l’on acquiert par bribes, de façon assez mystérieuse, sur ses ressorts.
Pour Aatea., je suis tout simplement retournée puiser dans la matière qui m’inspirait déjà en tant qu’artiste plasticienne, en tant que dessinatrice, que sont les paysages et la nature de l’Océanie, notamment de la Nouvelle-Calédonie, où j’ai grandi. Et de ces aspects très puissants, bruts, de cette dimension sacrée de la nature, omniprésente dans le Pacifique.
Ces roches, ces océans déchaînés, ces racines, ces végétations, ces animaux étonnants, ce sont des choses qui proviennent de terreau d’imagination première.
J’ai juste eu à y retourner, à le développer encore plus et à imaginer ce que donnerait un monde qui ne soit composé que de cette matière intérieure.
il y a donc bien un certain côté qui se répond avec l’illustration ?
Complètement !
Pour la Cité Diaphane, tu évoquais Dark Souls. Pour Aatea, ce sont des choses que tu avais déjà imaginées en dessin, déjà ?
Avant d’être illustratrice, j’étais aussi plasticienne, c’est-à-dire que je créais mes propres œuvres en gravure ou en dessin. Je déployais déjà tout un imaginaire, un univers autour des racines, du végétal, du rapport à la fois sur le sacré et le rapport organique, charnel, qu’il peut y avoir entre une personne et le sol qui l’a vu naître.
C’était quelque chose qui était très présent déjà dans mon travail que j’aimais explorer. l’écriture en est devenue une prolongation. Sachant que j’avais aussi déjà fait deux autres livres plutôt de poésie avec une dimension dessinée très importante.
Il y avait Ta’aora et Racines d’écume qui sont deux livres qui tournent autour de l’Océanie, de la notion d’insularité et de l’enracinement, d’appartenance, à une île et à un territoire.
Ca répond déjà à une partie d’une question que j’avais, à propos du côté maritime d’Aatea. J’ai une toute petite expérience de voile, j’ai fait quelques week-ends de voile (malgré le mal de mer ! ). Aatea m’a impressionné à ce niveau. C’est hyper immersif. On est vraiment dedans :
On a presque le mal de mer avec eux, on partage leurs étoiles dans leurs yeux quand ils découvrent des créatures magnifiques. C’est incroyable.
C’est issu de ton vécu, d’une pratique de la navigation ?
Un tout petit peu ! Je n’ai pas du tout une grande expérience de voile. Mon père faisait beaucoup de voile quand j’étais enfant, j’en ai fait un peu également. Je n’avais pas du tout d’expérience technique très précise.
Tout ce travail sur les termes de navigation, sur les manœuvres concrètes de navigation… c’est un gros travail que j’ai eu à faire: retrouver les termes, retrouver les expressions, tout en essayant de calquer ce savoir technique sur les sensations qui me restaient de ces moments de navigation, en nouvelle calédonie.
Et j’entretiens un autre rapport avec la mer, avec les tempêtes, les cyclones… Cette dimension très instable, à la fois fascinante et dangereuse de l’océan, qui m’inspire énormément et qui me fascine depuis toujours.
Il y a aussi eu un travail de relecture avec une navigatrice qui m’a confirmé que je ne racontais pas n’importe quoi.
Malgré tout, il m’a fallu faire un travail d’extrapolation: Ce sont des bateaux à voiles assez particuliers, avec des voiles solaires, avec des logiques un peu différentes. Et puis La Nuée, ces océans flottant dans le vide avec plusieurs strates superposées, un rapport au haut, au bas qui n’existe pas du tout en navigation standard… Il fallait extrapoler sur tout ça, mais tout en essayant de garder un cadre le plus cohérent possible, pour que l’on s’y retrouve le plus possible.
En tout cas, cela a très bien fonctionné pour moi ! Une fois que l’on parvient à se projeter dans cette structure en strates, ce qui peut demander un certain lâcher prise au début, on comprend très vite le lien entre ces strates. C’est vertigineux !
Est ce que tu t’es inspiré d’autres œuvres de science-fiction, en littérature, en films, pour imaginer cette histoire ?
Il n’y a pas eu d’inspiration vraiment volontaire, ou en tout cas aussi consciente que ça pouvait être, par exemple, pour Dark Souls et le côté gothique de la cité Diaphane.
Ceci dit, j’aime énormément, par exemple, Solaris de Stanislas Lem, et ce rapport à un océan pensant, surtout à cette idée de formes de vie pensantes, mais qui sont inaccessibles, qu’on ne comprend pas vraiment.
C’est aussi quelque chose qui m’a inspiré dans l’écriture d’Aatea, ces îles vivantes qui entretiennent des rapports de symbiose avec les humains, sans qu’on n’en comprenne les motivations, donc on ne sait pas vraiment ce qu’elles ressentent par rapport aux humains.
Il y a toujours cette espèce de vertige de la différence. Moi, j’aime énormément la science-fiction, j’aime des œuvres comme Hyperion de Dan Simmons, qui m’a énormément influencée. Mais non, je n’ai pas forcément d’inspiration précise.
Au début de ton écriture, tu savais déjà que tu allais vers de la science-fiction ? Ce sont des questionnements qu’on a pu avoir pendant nos lectures communes: Est-ce qu’on est dans un univers de fantasy, de science-fiction ?
Est-ce que c’est venu naturellement au cours de ton écriture, ou tu avais déjà fixé le cadre dans lequel tu allais amener le récit ?
Je me suis pas vraiment posé la question science-fiction ou fantasy. Je connaissais la logique de cet univers, et pour moi, c’était un univers qui pouvait avoir une explication scientifique. Pour moi, ça ancre le récit d’office dans le champ de la science-fiction, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de magie.
Tout peut être expliqué par des phénomènes de gravité, des phénomènes d’évolution génétique, que ce soit pour les navigateurs, pour ce lien de symbiose, etc.
Et en même temps, ce monde, il nous est présenté à travers le regard de quelqu’un qui se contente de vivre ce monde qui n’est pas un scientifique, qui ne cherche pas à comprendre comment son monde fonctionne, qui ne cherche pas à l’expliquer, qui n’a pas accès aux explications scientifiques de comment son monde fonctionne. Ça reste une préoccupation très secondaire du récit par rapport à de la science-fiction où on a souvent l’habitude que des mondes assez spéciaux nous soient présentés et expliqués par un angle scientifique plus poussé.
Je voulais habiter ce monde et le présenter sur un point de vue sensoriel, sur un point de vue de quelqu’un qui y habite et dont la logique de vie est uniquement celle-là et qui n’en connaît pas d’autre.
Ça explique effectivement ce regard à hauteur de vue, qui n’est pas une grande fresque où on va tout décrire toute la cosmogonie. Non, c’est d’abord des gens qui cherchent à vivre, à vivre, à survivre.
C’est ça. Il y a effectivement ces capacités spéciales d’onception des navigateurs qui peuvent ressentir les courants, les marées et qui sont inspirés de l’écholocation des cachalots à l’origine.
J’avais réfléchi un peu à une explication rationnelle de comment ça se passe biologiquement dans leur corps, cette onception. C’est effectivement de la science-fiction, mais à aucun moment mon personnage n’a vocation à expliquer que ça fonctionne comme ça dans mon corps, c’est ce qui se passe sur un plan technique. Parce que c’est sûr que ça n’a même pas été étudié par la société dans laquelle il vit.
Tu as ancré ton récit dans une époque futuriste ? Je ne me souviens pas de marqueurs temporels par rapport à notre univers ?
Ils ont accès à des technologies solaires et électriques, mais ça reste relativement en retrait. Je voulais donner l’image d’une société où certaines choses ont pu se développer et pas d’autres. Par exemple, le fonctionnement politique et social reste extrêmement traditionnel avec une monarchie, un système de caste très rigide et des rapports sociaux assez brutaux et assez hiérarchiques.
Et en même temps, il y a quand même ces éléments où on sait qu’ils ont l’électricité, ils cherchent du lithium pour pouvoir faire des batteries. Mais je ne pense pas qu’on soit sur un niveau technologique très différent du nôtre, voire un peu en retrait sur certains aspects dans le sens où ça a pu évoluer, notamment au niveau électrique. Mais par exemple, le monde dans lequel ils vivent fait que tout ce qui est astronomie ou envoi d’éléments dans l’espace ou dans les airs est totalement impossible.
En tout cas, c’est un roman incroyable. C’est un de mes coups de cœur de l’année ! J’étais très content de le voir apparaître dans la sélection du prix Utopiales. Un peu frustré de le voir en face de la Tentation de Judas, de Philippe Battaglia, qui est aussi un de mes coups de cœur. Mais je voulais également participer à dire que, pour moi, c’est vraiment un grand, grand roman.
Félicitations !
Merci beaucoup. Ça me touche beaucoup.
Tu as d’autres projets, d’autres romans en cours d’écriture ?
Après l’écriture d’Aatea, j’avais vraiment envie de me laisser une respiration, de me concentrer sur l’accompagnement du texte, de faire tous les salons pour le porter dans le monde.
J’ai aussi beaucoup illustré cette année.
Je suis un peu dans une période où je me laisse le temps de venir à l’écriture, de sentir ce qui résonne. Aatea, c’est un texte qui, pour moi, a résonné très profondément. Je veux écrire avec la même profondeur. Donc, je me laisse le temps.
J’ai plein de possibilités qui frémissent et je teste un peu la température. J’ai des idées de space opera, d’autres qui sont plutôt du côté de la fantasy.
Et même des récits qui sont en dehors du champ de la littérature d’imaginaire. Je travaille aussi sur un ouvrage qui est plutôt un livre de voyage sur l’insularité.
Plein de choses, on va voir où tout ça va me mener, tranquillement.
En tout cas, on a hâte, et on sera forcément au rendez-vous, pas de problème !
Une toute petite question farfelue, pour conclure.
A force de bosser pour Argyll, est-ce que ça ne te donne pas envie de faire de la poterie ?
[rires]
Et bien figures toi que si, en plus !
[rires]
Ce n’est pas directement lié, mais c’est vraiment quelque chose qui m’intéresse et que je regrette de ne pas avoir encore exploré artistiquement: tout ce qui est céramique, sculpture et plus en trois dimensions. Peut-être une future exploration, quand j’aurai plus le temps !
Peut-être pas un lien direct, effectivement, mais voilà, plus en lien avec ton côté artiste plasticienne !
avec mes recherches artistiques et le fait que j’ai un côté touché à tout. J’aime vraiment tout essayer et explorer les différentes formes de créativité.
Ok. Comme quoi, ma question n’était pas si idiote, finalement !
En tout cas, merci beaucoup, Anouck, c’était super. Merci pour ce moment ensemble, et vivement la suite de tes aventures !
Merci beaucoup !
